Une gestion libérale de la pandémie
📰 Kairos 52 📑 Sommaire

Une gestion libérale de la pandémie

Nous reprendrons ici les fondements du libéralisme selon les philosophes Dany-Robert Dufour et Jean-Claude Michéa afin d’exhumer neuf principes de cette doctrine et de les relier à la gestion de la pandémie. Dufour nous apprend[note] que Bernard Mandeville, l’un des précurseurs du libéralisme, voyait dans les vices privés le terreau des vertus publiques. Pour l’économiste Adam Smith, lui aussi prodrome du laisser-faire, « ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ». Selon Michéa[note], le libéralisme est axiologiquement neutre. Il est guidé par une seule logique : chacun fait comme il lui plaît. Cette doctrine n’encourage pas l’homme à réaliser un difficile travail sur lui-même qui lui permettrait de prendre distance avec ses passions, étant donné qu’elles sont jugées indispensables à l’harmonie de la société.

Principe n° 1 : La politique libérale est, tout comme le reste de son royaume, animée d’une rationalité creuse et froide

L’homme politique se désintéresse de la philosophie. Il n’est expert en rien, si ce n’est dans le fait d’être télégénique. Il s’agit d’une image plate dénuée de pensée. Le même type de fonctionnement acéphale domine les politiques sanitaires depuis le début de la pandémie. Alors que les bilans chiffrés et que les injonctions paradoxales pullulent, on ne décèle aucune pensée dans les mesures appliquées. Il aurait été vain d’espérer que le libéralisme profite de l’évènement afin de questionner la crise, étant donné sa neutralité axiologique initiale. Sa réaction face au Covid-19 n’aurait donc pas pu consister en autre chose qu’un passage à l’acte dont l’objectif est de restaurer la prétendue toute-puissance du modèle (en le rendant comme maître et possesseur du virus).

Principe n° 2 : Le sujet libéral est un sujet ego-grégaire

Le libéralisme n’est pas l’individualisme (qui suppose un sujet pensant et individualisé) et repose sur la célébration collective de l’égoïsme. Le sujet ego-grégaire règne aussi sur le royaume covidien. Quoi de moins illogique à ce qu’il continue à prêter allégeance au culte de la jouissance quand le gouvernement propose des concerts de DJ’s au sein des vaccinodromes afin d’encourager la jeunesse à se faire vacciner ? C’est sans vergogne que les politiques se prétendent sanitaires et que les sujets ego-grégaires suivent étourdiment ces procédés ô combien altruistes et vertueux.

Principe n° 3 : La fabrication du sujet libéral présuppose un anéantissement de l’École

À l’origine, l’École avait un objectif primordial : permettre au petit homme d’apprivoiser ses passions (ce qui n’est pas recommandé par le libéralisme). Plutôt que substance agissante, les politiques sanitaires sont agies par l’angoisse de la mort, et il ne semble pas infondé de considérer que le discours qu’Emmanuel Macron a formulé au début de la pandémie (« Nous sommes en guerre ») était plus particulièrement animé par l’affect que par la raison. Il est à craindre que l’ensemble de la gestion de la crise soit régenté, non pas par le logos, mais par le pathos. C’est ainsi que la scholè a été sacrifiée au même titre que la culture pendant la crise, alors que déferlaient sur les ondes de vagues discours pathétiques.

Principe n° 4 : La « morale » du libéralisme est de soutenir la jouissance du sujet

Le Surmoi libéral ne répond pas à un interdit mais à une loi : la jouissance. Il s’agit d’une instance tyrannique. Ce surmoi ne s’est pas subitement modifié. Beaucoup se font vacciner, moins dans le souci du prochain que pour continuer à répondre favorablement aux injonctions du libéralisme à jouir, peu importe s’il incombe pour cela de présenter un passeport sanitaire.

Principe n° 5 : Le libéralisme constitue un retournement pervers de la morale kantienne

Là où le libéralisme convie le sujet à considérer autrui comme un moyen et non comme une fin, Dufour, citant Kant, rappelle qu’il en était autrement pour les Lumières : « Agis uniquement daprès la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle » et « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de toute autre toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen ». Guidé par le premier impératif moral, une question cruciale se pose à notre conscience : est-ce que le fait de conditionner la visite d’un proche dans un hôpital à la présentation d’un passeport est une loi que chacun pourrait agir et en même temps souhaiter qu’elle devienne universelle ? Cela fait longtemps que le deuxième impératif est détourné par le libéralisme. Celui-ci suit le même chemin depuis le début de la crise : la campagne de vaccination vise avant tout à retrouver le monde d’avant et utilise, à cette fin, l’autre comme un moyen. L’impératif sanitaire « Pense à moi, fais-toi vacciner » représente plus volontiers un majestueux retournement pervers de la morale kantienne qu’un geste solidaire et généreux.

Principe n° 6 : Le libéralisme favorisera la création d’un sujet liquide. Quant aux autres, il n’en aura que faire

Pour Dufour, le Divin Marché nécessite de la flexibilité. Ce n’est plus l’ancien sujet indécis et névrosé qui est ici requis, mais la personnalité schizoïde. Il s’agit d’un sujet pâte à modeler, dressé pour renouveler ses formes à chaque instant afin de préserver ses intérêts personnels. Comment ne pas s’apercevoir que c’est le même sujet liquide qui est appelé à la rescousse par les sirènes sanitaires ? En adoptant massivement le pass, l’homme libéral démontre sa dextérité, quitte à consentir à ce qui fut autrefois perçu comme inacceptable et à défigurer son humanité, pour peu que l’on lui laisse la possibilité de continuer à faire ce qu’il lui plaît.

Principe n° 7 : Le libéralisme n’est pas issu de l’imaginaire de l’homme mais de la main de Dieu

Selon Cornelius Castoriadis, les significations imaginaires relient les individus de la société entre eux afin d’apaiser leur douloureuse angoisse d’exister. Les hommes n’ont, la plupart du temps, pas conscience des significations qui les guident, bien que ce soient eux qui les ont créées. Tel est le cas du Divin Marché. Tout se passe comme si les mesures « sanitaires » avaient pris place au côté du Divin Marché dans l’imaginaire collectif. Il devient dès lors grossier de les remettre en question, un peu comme s’il s’agissait d’entités rassurantes et extérieures à l’être, bien qu’elles furent engendrées par lui. Croyant avoir tué Dieu et s’être affranchi de son joug, l’homme n’a pas tardé à lui en substituer un autre : le Divin Marché. Rien ne pouvait a priori menacer la toute-puissance de celui-ci, si ce n’est le retentissement affectif que le Covid-19 a eu sur les êtres. Ceux-ci furent à deux doigts de commettre un nouveau déicide lorsqu’ils ont confiné. Engluée dans ses propres tourments, la société libérale s’est néanmoins empressée d’imaginer un compromis afin de ne pas laisser crever ce qui lui tient le plus à cœur. Elle a donc créé un troisième dieu (le Vaccin accouplé au passeport sanitaire), dont l’objectif est d’éviter que le deuxième (le Confinement) ne vienne définitivement faucher le premier (le Divin Marché).

Principe n° 8 : Le libéralisme s’aiguillera de l’efficacité de la Science postmoderne et de la protocolisation des existences pour assouvir son divin dessein : le bonheur de l’humanité

Le totalitarisme et le nazisme (qui a poussé à l’extrême les critères d’utilité, d’efficacité et de rentabilité de la Science) s’orientent autour de deux piliers : la novlangue et la soumission totale de la société à la raison ainsi qu’à l’agir opératoire. Ces deux pivots convergent inconsciemment vers un lieu précis : l’anéantissement de la pensée et donc de l’individu. La gestion de la crise a exacerbé cette logique déjà à l’œuvre dans le libéralisme. Les protocoles ont envahi les sphères publiques et privées, et la Science ne questionne pas le Vrai. Son unique objectif est d’atteindre une efficacité et une rentabilité maximale dans la lutte totale engagée contre l’agent infectieux afin de rétablir la « normalité » du modèle.

Principe n° 9 : Le libéralisme déniera les limites et replongera l’humanité dans l’onctuosité de l’enfance

Smith et Mandeville ont été les premiers à mettre le doigt sur ce principe pacificateur des âmes qui se trouve au fondement du libéralisme : la glorification de l’égoïsme. La jouissance invite le sujet à dénier le manque et le rapproche de l’enfance. Il est à ce titre interpellant de constater que le monde politique rabâche le même mot quand il s’agit de décrire la stratégie en matière de vaccination : pédagogie. Ce vocable est issu du latin pae (enfant) et de dagogus (ago signifiant conduire). Ceci laisse suggérer que la pédagogie du monde covidien consiste à conduire les enfants du libéralisme, non pas vers la voie du Bien, mais vers celle qui sera jugée la plus utile afin d’éviter au système du laisser-faire de s’évanouir dans les bras du trépas.

La guerre (contre le virus) cest la paix, lignorance (de la pensée) cest la force, le passeport sanitaire et lobligation vaccinale cest la liberté.

Voici que s’énonce l’intime injonction paradoxale du libéralisme en matière de « politique sanitaire » : « Ne sois pas égoïste, pense à moi et faistoi vacciner, afin dobtenir ton pass sanitaire et de satisfaire tes envies égoïstes ».

Kenny Cadinu