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Verzet tegen transhumanisme met de filosofie van de natuur, of Goethe versus Harari

VIE, CONNAISSANCE ET LIBERTÉ VS TECHNOPHILIE, FANTASMES ET SOUMISSION

Antoine Demant

L’expression du pompier pyromane vient de prendre tout son sens : les promoteurs du surdéveloppement technologique ont signé, fin mars, un appel pour un moratoire de six mois sur la construction de l’intelligence artificielle[note]. Tout un symbole, et l’occasion de se pencher sur un des principaux idéologues concernés, ainsi que de lui opposer une approche tout autre. 

L’appel rassemble des experts en IA, l’entrepreneur Elon Musk, ainsi que l’auteur Yuval Noah Harari. Le but de la démarche se dévoile facilement : demander un encadrement politique du développement de l’IA, pour rassurer les populations ; et une fois ce faux-semblant obtenu, poursuivre tranquillement ce développement. (En effet, la grande majorité des politiciens sont acquis à l’idéologie technophile, on l’a vu année après année.) Ces visées ressortent notamment de la fin de l’appel, qui évoque un « avenir florissant avec l’IA […] pour le plus grand bénéfice de tous »… 

Harari étant l’un des théoriciens principaux de cette mouvance, il est éclairant de s’y intéresser. D’autant qu’il est un des auteurs actuels les plus vendus, et qu’il suscite l’intérêt de gens comme Bill Gates, Emmanuel Macron, ou encore Marc Zuckerberg[note]. De plus, il pense dans une certaine mesure jusqu’au bout des idées qui, sous des formes moins claires, sont très présentes à notre époque. 

LA NÉGATION DE TOUTE INDIVIDUALITÉ 

Le lecteur pressé pourrait ne pas discerner les pensées d’Harari dans leur vraie nature, car elles sont enrobées de réflexions apparemment humanistes. Mais si l’on ne se laisse pas distraire par cet enrobage, les choses apparaissent dans leur radicalité : à savoir, comme une négation totale de l’individualité et de la liberté. 

Quelques extraits essentiels : « De même que le mot « âme », le mot sacré de « liberté » est un terme creux, dépourvu de tout sens discernable.[note] » ; « …l’individu libre n’est qu’une fiction concoctée par un assemblage d’algorithmes biochimiques.[note] » ; « …la pensée libérale a acquis une confiance immense dans l’individu rationnel. Elle a décrit les individus comme des agents rationnels indépendants et a fait de ces créatures mythiques la base de la société moderne. La démocratie se fonde sur l’idée que l’électeur sait à quoi s’en tenir ; […] l’enseignement libéral [estime] que les étudiants pensent par eux-mêmes. Or, on a tort de placer une telle confiance dans l’individu rationnel.[note] » Harari va jusqu’à assimiler l’idéal de la pensée libre au chauvinisme, au machisme et au colonialisme… Il écrit ainsi : « Les penseurs postcoloniaux et féministes ont fait observer que cet “ individu rationnel ” pouvait bien être une chimère du chauvinisme occidental glorifiant l’autonomie et le pouvoir des hommes blancs de la classe supérieure.[note] » 

Au vilain idéal d’une personne visant l’autonomie, tentant de comprendre et de se guider par elle-même, l’auteur d’Homo Deus oppose des visions justes en partie, mais en les tournant d’une manière hautement problématique. Il s’agit surtout de l’importance de la coopération, importance bien sûr indéniable. Mais Harari pousse les choses jusqu’à dénier la possibilité, pour le penseur individuel, de s’orienter vraiment par lui-même (et d’autres courants influents vont aussi dans cette direction)[note] : « …quand nous examinons le passé, nous ne percevons pas de corrélation directe entre l’intelligence […] des individus d’un côté, et le pouvoir de notre espèce, de l’autre[note] » ; « Nous pensons plutôt en groupes. […] Ce qui a donné à Homo sapiens l’avantage […] ce n’est pas notre rationalité individuelle, mais notre capacité sans parallèle de penser ensemble en vastes groupes.[note] » Plus explicite encore : Harari réduit tout choix personnel à un processus instinctif, ne reposant que sur le sentiment. Il écrit ainsi : « Comment l’électeur sait-il que choisir ? Théoriquement, tout au moins, il est censé écouter ses sentiments les plus profonds et s’y fier. […] mon authentique voix intérieure […] me chuchote à l’oreille : “ Vote Cameron ”, “ Vote Modi ”, “ Vote Clinton ”. Ainsi savons-nous qui doit diriger le pays. Au Moyen-Âge, cela serait passé pour le comble de la folie. Les sentiments fugitifs des roturiers ignares n’étaient guère une base saine pour prendre des décisions politiques importantes.[note] » 

Quelles alternatives cet auteur propose-t-il ? Son idée centrale concerne le numérique et ses potentialités, en lien avec les algorithmes (ensembles d’opérations visant à résoudre un problème, surtout en informatique). Pour Harari, tout est algorithme : « …les êtres humains […] sont un assemblage de nombreux algorithmes différents dépourvus d’une voix intérieure ou d’un moi unique.[note] » Ce qui signifie qu’une autre structure matérielle, plus vaste et complexe, pourrait être très supérieure aux individus humains, comme à leurs communautés et sociétés : « …un algorithme extérieur pourrait théoriquement me connaître bien mieux que je ne puis me connaître moi-même. […] Une fois au point, cet algorithme pourrait remplacer l’électeur[note] » ; « Ce n’est pas un scénario apocalyptique. Les algorithmes ne vont pas se révolter et nous asservir. Ils excelleront à prendre des décisions pour nous, au point que ce serait folie de ne pas suivre leurs conseils.[note] » 

Harari donne justement l’exemple, si actuel, de la santé : « Google entend construire une gigantesque base de données sur la santé humaine pour établir le profil de la « santé parfaite ». Identifier même les plus infimes déviations par rapport à la norme devrait permettre d’alerter les gens sur des problèmes de santé naissants. […] En échange de conseils aussi précieux, il nous faudra simplement renoncer à l’idée que les êtres humains sont des individus, que chaque humain a son libre arbitre pour déterminer ce qui est bien, ce qui est beau, et le sens de la vie.[note] » 

LES SOURCES DE LA VISION D’HARARI 

Comment cet auteur en arrive-t-il à de telles visions ? Il est éclairant de se pencher sur le livre qui a fait son succès : Sapiens : Une brève histoire de l’humanité[note]. Cet ouvrage se limite à une présentation des conceptions aujourd’hui classiques en matière d’évolution, qui remontent à Darwin surtout. Y a-t-il des liens entre ce livre et les suivants ? Oui, très explicitement. (Notons bien que l’intention n’est pas ici de remettre en cause les phénomènes importants que Darwin et ses héritiers ont contribué à mettre à jour, mais bien leurs tendances réductionnistes.) Harari relie directement les théories de l’évolution à sa négation de la liberté et de l’individualité. (Et si l’on considère la part réductionniste de ces théories, cette liaison est en partie conséquente, comme nous le verrons.) 

L’auteur d’Homo Deus écrit ainsi : « Suivant la théorie de l’évolution, toutes les entités biologiques […] se composent de parties plus petites et plus simples […] Rien de ce qui ne saurait être divisé ni changé ne saurait avoir vu le jour par la sélection naturelle. […] la théorie de l’évolution ne saurait accepter l’idée d’âme, du moins si par « âme » nous entendons quelque chose d’indivisible, immuable et potentiellement éternel. Une telle entité ne saurait résulter d’une évolution par étapes.[note] » Le lien avec la liberté est direct : « les chercheurs ont ouvert la boîte noire de Sapiens : ils ont découvert qu’il n’y avait en lui ni âme, ni libre arbitre, ni “ soi ” ; uniquement des gènes, des hormones et des neurones obéissant aux mêmes lois physiques et chimiques qui gouvernent le reste de la réalité […] Les processus cérébraux électrochimiques qui mènent [à une décision] […] ne sont jamais libres. […] La théorie de l’évolution enfonce le dernier clou dans le cercueil de la liberté. […] Suivant la théorie de l’évolution, tous les choix que font les animaux […] reflètent leur code génétique. Si, du fait de ses bons gènes, un animal choisit de manger un champignon comestible ou de copuler avec des partenaires saines et fécondes, ces gènes se transmettent à la génération suivante.[note] » 

Darwin et ses héritiers ont certes joué un rôle important : en attirant l’attention sur l’adaptation de l’individu aux situations rencontrées, ils ont contribué à dépasser des visions religieuses figées, selon lesquelles l’évolution suivrait un programme qui s’imposerait aux individus ; visions qui induisent passivité comme dirigisme, des institutions pouvant se présenter comme intermédiaires entre l’humanité et l’auteur divin du programme. 

Mais le darwinisme place finalement lui aussi les facteurs de l’évolution en dehors de l’individualité en elle-même. En effet, comme le résume Harari, ces facteurs se limiteraient à des mutations génétiques arbitraires, suivies de sélections, purement mécaniques, des résultats les plus favorables de ces mutations. Ainsi, l’être vivant apparaît ici comme une construction déterminée par les lois de la matière, non comme le porteur d’une vraie individualité, d’une intériorité capable de créativité. Il n’est donc pas étonnant que l’auteur de Sapiens et d’Homo Deus en arrive à envisager une société gouvernée par la technologie et de grandes institutions complexes et centralisatrices. 

TOUT AUTRE CHOSE 

Mais est-il juste que l’idée d’une vraie intériorité, de ce qu’on appelle une âme, serait incompatible avec les découvertes indéniables du darwinisme ? Une telle idée mène-t-elle forcément à celle d’un programme divin ? Eh bien, non. Dès les premiers siècles de l’histoire de la philosophie, des penseurs surent éviter les réductions matérialistes comme les conceptions religieuses figées. On peut mentionner Aristote, des penseurs du Moyen-Âge, de la Renaissance, puis, en particulier, de la philosophie de la Nature des XVIIIe et XIXe siècles. Un des porteurs de ce courant, surtout, a mené des approches tout spécialement fondées sur l’observation attentive, ainsi que sur une pensée la plus indépendante possible (même s’il s’est laissé inspirer par de grands prédécesseurs, comme Spinoza en particulier). Il s’agit de Goethe, qui fut autant homme de science que poète. 70 ans avant Darwin[note], il a développé une approche du monde organique attirant pleinement l’attention sur l’adaptation vivante aux conditions rencontrées, mais sans aucun réductionnisme. Ses travaux scientifiques ont suscité l’intérêt de très grands chercheurs, comme Werner Heisenberg, prix Nobel de physique et l’un des principaux développeurs de la physique quantique. Au sujet de Goethe, il a notamment écrit : « …nous pouvons être certains que cette clarté la plus pure, qui est le but final de la science, était tout à fait familière à Goethe le poète.[note] » Si les travaux scientifiques goethéens restent peu connus malgré l’intérêt de telles personnalités, c’est que celles-ci évoluaient dans différents courants à la fois, y compris les courants dominants ; on a donc surtout retenu d’eux ce qui s’accorde avec ces courants-là. Nous ne pouvons aborder que certains éléments de cette approche, mais cela permet déjà de se faire une idée intéressante. 

Goethe est parti de l’étude de la botanique classique, qui distingue et classe les différentes espèces et organes. Pour lui, cette science passe à côté des relations vivantes et de l’unité. Nous allons nous centrer sur l’une des observations de son livre La métamorphose des plantes : le fait que les divers organes de la plante apparaissent comme des feuilles métamorphosées. Nous verrons ensuite ce qu’on peut en déduire philosophiquement. 

TRANSITIONS VIVANTES ET UNITÉ 

Premier exemple : les pétales se présentent comme des feuilles colorées ; cela ressort du fait que chez certaines plantes, on peut voir des organes qui relèvent à la fois de la feuille et du pétale, en partie verts comme la feuille, en partie colorés comme la fleur, et naissant souvent un peu avant celle-ci ; ces organes apparaissent ainsi comme des étapes intermédiaires entre le feuillage et la floraison. 

Autre exemple : le calice, donc l’enveloppe d’où sortent les pétales, et qui reste visible ensuite, à la base de la fleur. Cette formation apparaît comme une série de feuilles assemblées en couronne. Les organes reproducteurs végétaux, quant à eux, se présentent comme des feuilles contractées ; on le voit chez les fleurs où ils sont remplacés par des pétales, comme chez la rose, dont les pétales centraux sont des étamines transformées. Même le fruit s’avère souvent issu d’une métamorphose des feuilles. C’est clair dans le cas des gousses, qui, quand elles s’ouvrent, révèlent que leurs composants sont comme des feuilles durcies et repliées sur elles-mêmes. 

Le point essentiel que tout cela manifeste est la présence, dans le monde organique, de transitions vivantes ou de métamorphoses, qui font apparaître ceci : contrairement à ce qui se passe dans les phénomènes seulement matériels, les divers organes et phases de la plante ne sont pas dans des rapports d’assemblage, dans des rapports seulement physiques. En effet, dans ces derniers – qu’on trouve le plus typiquement dans les machines –, les éléments agissent les uns sur les autres de manière extérieure, sans entretenir entre eux de relations intérieures. La cohésion de ces éléments est certes fondée dans l’idée du concepteur, mais celle-ci n’agit pas en eux, ils ont seulement été façonnés selon elle. 

Mais dans la plante telle que Goethe la met en lumière, ce qui fait la cohésion s’avère vivant et actif dans toutes les parties, tandis que celles-ci n’interagissent pas extérieurement, mais se muent les unes en les autres. Et cette activité d’une même essence dans chaque organe et phase se révèle par le fait que chacune d’elles manifeste une même forme. Goethe écrit ainsi : « Il m’était apparu que dans cet organe de la plante que nous nommons ordinairement la feuille se dissimule le vrai Protée [dieu grec capable de transformation], qui peut se cacher et se manifester dans toutes les formes.[note] » 

Donc, pour Goethe, la plante ne peut être expliquée par des processus matériels ; il en déduit la présence en elle d’une essence immatérielle, lui donnant sa cohérence. Or, une cohérence immatérielle correspond visiblement à ce qu’on nomme une idée. Ce chercheur écrit ainsi : « …nous ne sommes plus en situation (…) d’opposer l’expérience à l’idée ; bien plus, nous nous habituons à rechercher l’idée dans l’expérience, convaincus que la nature procède selon des idées[note] ». 

En outre, c’est aussi dans le monde végétal dans son ensemble, pas seulement dans la plante particulière, que Goethe a observé les transformations vivantes. Synthétisant ce qui ressort de ses observations en Italie, il écrit : « Les formes végétales […] ne sont pas à l’origine déterminées et fixées ; bien plutôt leur a-t-il été donné, dans leur opiniâtreté générique et spécifique, une heureuse mobilité et plasticité, afin que, dans les conditions si nombreuses qui sur terre agissent sur elles, elles puissent s’adapter, se former et se transformer.[note] » 

LES SENS, DES INSTRUMENTS ESSENTIELS 

Face à cette approche, beaucoup argueront que les causes de tout cela résident au niveau microscopique, surtout génétique. Mais rien ne légitime le fait de négliger toute une dimension de l’expérience sous prétexte qu’une autre dimension serait plus déterminante ; qu’est-ce qui nous permet d’ignorer toute la richesse des formes et mouvements que le monde végétal offre à nos sens, au profit des structures et mouvements de ses composants ? (D’autant que les formes de ceux-ci relèvent de l’hypothèse, car les microscopes électroniques ne permettent pas de perception directe, mais reconstruisent suivant des modèles[note]). En bref, ces réductions reviennent à ignorer l’architecture d’un édifice pour n’étudier que ses matériaux, qui ne sont qu’une des dimensions de la chose. 

Goethe encourage justement à ne pas se limiter à l’observation microscopique, considérant que les 5 sens sont eux-mêmes des instruments essentiels[note]. Dans cet esprit, Heisenberg a écrit de lui que « sa […] tentative de sauver la vérité immédiate de l’impression sensorielle […] est [une tâche] plus urgente que jamais.[note] » 

ÉCLAIRAGES CONTEMPORAINS 

De plus, de grands scientifiques mettent toujours plus en cause le réductionnisme. Par exemple, Richard Strohman écrit qu’ « Il devient de plus en plus clair que la séquence d’information contenue dans l’ADN […] contient trop peu d’information pour déterminer la manière dont les produits des gènes […] interagissent pour produire telle ou telle structure.[note] » Selon Evelyn Fox Keller, l’organisme est le « résultat d’un processus dynamique hautement orchestré, qui requiert la participation d’un grand nombre d’enzymes organisés en un réseau métabolique complexe[note] ». (Or, comme le note Peter Heusser : « Une orchestration implique la détermination active des parties […] à partir du tout.[note] ») Plus interpellant encore : pour Werner Heisenberg, « « l’objet en soi » […] n’est finalement qu’une structure mathématique. […] Et cette structure ne correspond plus à la vision de l’atome pensée par Démocrite, mais aux idées de Platon[note] ». 

En outre, plusieurs scientifiques contemporains ont consacré une grande part de leurs recherches à l’approfondissement ou à l’explicitation des travaux de Goethe, notamment Henri Bortoft, Harald Siebert et Peter Heusser ; sans oublier, dans un passé proche, Rudolf Steiner, responsable des éditions des textes scientifiques du grand poète, et qui m’a beaucoup aidé à accéder à ceux-ci. 

L’approche de Goethe met donc en valeur l’idée ou l’intériorité, l’intelligence ou l’esprit, dans les phénomènes vivants les plus simples déjà. Ainsi, l’individualité qui s’adapte avec créativité aux situations rencontrées apparaît comme active dans l’ensemble du monde vivant. Il y a donc là un dépassement radical des réductionnismes comme ceux d’Harari – toujours dominants à notre époque, même si sous des formes souvent plus floues. Car si c’est l’individualité vivante et créative qui est au centre de l’évolution, alors, la rationalisation, l’« augmentation », la gestion des êtres humains, de la nature, des sociétés depuis l’extérieur, à renfort de technologies et de grandes institutions centralisatrices, ces visées apparaissent dans toute leur inanité. Cette approche de Goethe mène à des perspectives complètement différentes, dans les relations à la nature, à la personne humaine, comme à l’ensemble de la réalité. 

Daniel Zink 

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