Pandémie et meilleur des mondes de Klaus Schwab
« L’ennemi contre lequel nous luttons est invisible ; notre famille, nos amis et nos voisins peuvent tous devenir des sources d’infection ; ces rituels quotidiens que nous chérissons, comme retrouver un ami dans un lieu public, peuvent devenir vecteurs de transmission ; et les autorités qui tentent de nous protéger en appliquant des mesures de confinement sont souvent perçues comme des représentants de l’oppression[1]».
À sa lecture, on croit consulter Le Soir, Le Monde, TF1 ou encore La RTBF ; écouter une conférence de presse d’un gouvernement, un JT, suivre les nouvelles radiophoniques. Covid-19 : La grande réinitialisation (The Great Reset, TGR), est un modèle mental, un prêt-à-penser, un agenda, bible d’une idéologie avatar et apothéose finale[2] de celle qui a conquis nos sociétés depuis les années 1980. Qu’importe donc qu’il ait été écrit par Klaus Schwab et Thierry Malleret, ou un grand bureau de consultance, il témoigne d’une pensée unique qui irrigue tous les cercles de pouvoir et se donne comme objectif de conquérir les esprits.
« En ce début de juillet 2020, nous sommes à la croisée des chemins, avancent dans le préambule les auteurs de Covid-19 : la Grande réinitialisation. Une seule voie nous mènera vers un monde meilleur : plus inclusif, plus équitable et plus respectueux de Mère Nature. » Le lecteur attentif se posera avec raison la question : que veulent les auteurs en écrivant ce livre, est-ce une feuille de route, sorte de planning à venir, ou une réaction à chaud sur la situation présente, truffée d’hypothèses incertaines sur l’avenir ? Car l’ouvrage paraît osciller constamment entre la description et le souhait, l’explication et la volonté de voir advenir, l’enthousiasme et l’impuissance. Si les deux signataires le décrivent comme « principalement explicatif », fournissant des uppositions, il ressemble avant tout à un agenda d’intentions dont on est sûrs que les maîtres du monde mettront tout en œuvre pour les voir se réaliser, l’avouant d’ailleurs au détour d’une phrase : ce livre fournit « de nombreuses conjectures et idées sur ce à quoi le monde post-pandémique pourrait, et peutêtre devrait, ressembler ». Il serait en effet trop cynique de voir dans le cauchemar dystopique décrit dans TGR l’œuvre d’une volonté humaine prête à se déployer, et il reste préférable de le présenter derrière cette fausse incertitude d’un futur probable mais indéterminé. D’où l’utilisation récurrente de possibles opposés.
Dans cette schizophrénie maîtrisée, cette division troublante entre volonté assumée et impuissance feinte, s’écrit le désir d’agir rapidement dans un moment à saisir, « notre moment décisif », sorte de Kairos diabolique : « les possibilités de changement et le nouvel ordre qui en résultent sont désormais illimités et n’ont d’autre frein que notre imagination, pour le meilleur ou pour le pire ». On ne sait qui décidera du meilleur ou du pire : « Les sociétés pourraient être sur le point de devenir plus égalitaires ou plus autoritaires, ou orientées vers plus de solidarité ou plus d’individualisme », nous dit le patron du Forum économique mondial, forum qui réunit les plus grandes entreprises de destruction de la planète. Mais l’analyse de l’ensemble du texte dessine, nous le verrons, un pire probable, et souhaité, considérant que les conséquences négatives et souvent désastreuses de leurs choix seront inévitables.
Rappelons-nous que le livre est publié en juin 2020, trois mois à peine après le début du Covid et le premier confinement en Europe. La pensée qui s’y déploie n’est donc pas la conséquence d’une expérimentation inédite, mais une situation unique dans laquelle va pouvoir se concrétiser une représentation du monde déjà pensée – et possédant les infrastructures utiles –, le prophète Schwab ayant déjà compris que le Covid-19 constitue un point de bascule : « Beaucoup d’entre nous se demandent quand les choses reviendront à la normale. Pour faire court, la réponse est : jamais » ; « Un monde nouveau va émerger, et il nous faut à la fois en imaginer et en dessiner les contours. »
Les auteurs établissent spécieusement un lien de causalité entre la pandémie et ses effets économiques et sociaux, comme si les seconds découlaient naturellement de la première, sans prendre en compte les mesures politiques qui les relient, comme si la main visible des gouvernements était celle de Dieu. Mesures qui auraient pu être tout autres, mais pour « faire émerger un nouveau monde », il ne fallait pas d’une épidémie gérable mais d’une catastrophe terrifiante[3], qui, comme il est explicitement énoncé, allait seulement profiter à une poignée qui avait les moyens de saisir l’opportunité : « Aux États-Unis, Amazon et Walmart ont recruté 250.000 personnes pour faire face à l’augmentation de la demande et ont construit une infrastructure massive pour fournir des services en ligne. Cette accélération de la croissance du e-commerce signifie que les géants du commerce de détail en ligne sortiront probablement de la crise encore plus forts qu’ils ne l’étaient avant la pandémie. »
Plein de certitudes sur l’issue de la « pandémie », TGR nous prévient que des « changements radicaux » formeront une « nouvelle normalité ». S’appuyant sur des exemples historiques, les auteurs montrent comment les quarantaines/confinements donnent et légitiment l’augmentation du pouvoir des gouvernements : « Du mot quaranta (qui signifie « quarante » en italien), l’idée d’enfermer les gens pendant 40 jours est née sans que les autorités ne comprennent vraiment ce qu’elles voulaient contenir, mais ces mesures ont été l’une des premières formes de « santé publique institutionnalisée » ayant contribué à légitimer « l’accumulation du pouvoir » par l’État moderne ». Voyageant entre l’accident propice et l’opportunité fortuite, on ne peut se défaire de l’impression qu’il n’y a pas contingence, mais événement. Qu’importe ici de savoir quelle est l’origine du Covid-19, ils en ont fait ce qu’ils voulaient en faire : la « peste » du XXIe siècle. « Peste » qui permettra de donner à l’État, indispensable structure pour organiser la « pandémie », des pouvoirs supérieurs. « Si des changements sociaux, politiques et économiques aussi profonds ont pu être provoqués par la peste dans le monde médiéval, la pandémie de Covid-19 pourrait-elle marquer le début d’un tournant similaire avec des conséquences durables et dramatiques pour notre monde actuel ? »
Aucun observateur n’aura remarqué « l’erreur » dans la citation qui précède, où, ceux qui écrivent, plutôt que de voir des changements qui ont été provoqués par la peste (forme passive), y voient une possibilité (« ont pu »), une situation opportune à exploiter. Cette analyse est confirmée par le fait qu’ils savent pertinemment que le Covid ne représente pas un danger pour l’humanité et que la dramatisation est de l’ordre du spectacle : « au niveau mondial, si l’on considère le pourcentage de la population mondiale touchée, la crise du coronavirus est (jusqu’à présent) l’une des pandémies les moins meurtrières que le monde ait connues au cours des
Notes et références
- ↑ Toutes les citations reprises dans ce texte, sauf mention contraire, sont tirées du livre de Klaus Schwab et Thierry Malleret, Covid-19 : La grande réinitialisation.
- ↑ https://www.ln24.be/2022-03-25/pour-le-patron-de-blackrock-lamondialisation-cest-mort
- ↑ https://www.kairospresse.be/dune-epidemie-gerable-a-une-catastropheterrifiante/


